Inventai dunque una me stessa che voleva un'aggiunta al mondo J'inventai donc une autre moi-même qui voulait un ajout au monde
Anna Maria Ortese

Silvia Ricci Lempen, écrivaine, scrittrice

J’écris. J’ai écrit, j’écris, j’écrirai. Je raconte des histoires. Je me bagarre avec les idées. J’écrivais, je suis en train d’écrire, j’aurai écrit.
Scrivo. Ho scritto, scrivo, scriverò. Racconto storie. Mi accapiglio con le idee. Scrivevo, sto scrivendo, avrò scritto.

Expo 02: la Suisse, pays où la culture se mange sans faim

Analyse parue dans Le Temps du 11 mai 2002

Dans une étude récemment publiée par l’Université de Genève sur le vécu émotionnel des Suisses (LT du 24 avril 2002), rien n’est précisé quant à l’impact spécifique des émotions artistiques sur le quotidien de nos concitoyens, par comparaison avec celles soulevées, par exemple, par une dispute conjugale ou par un succès professionnel.

Le sujet mériterait pourtant d’être creusé, car après tout, susciter des émotions est justement l’un des buts avoués de l’art, et les créateurs d’aujourd’hui, en particulier, se rallient volontiers au credo exprimé dans un feuillet programmatique distribué au Museum für Gegenwartskunst de Zurich il y a quelques années, à l’époque de son ouverture: «L’art contemporain se confond avec la vie.» Sous-entendu: celle où l’on travaille, on vote, on souffre, on aime, on réfléchit.

La débauche d’événements artistiques qui nous attend dans le cadre d’Expo.02 avait été explicitement placée sous le signe de l’émotion par Pipilotti Rist, et le discours fin et articulé de Nelly Wenger fait également état de l’ambition de modifier la conscience intime des visiteurs de la manifestation. Les têtes pensantes successives de l’Expo ont donc parfaitement compris que la question de la relation de l’art avec la «vraie vie» est la question la plus importante que l’on puisse se poser quand on parle de l’art, en tout cas si l’on veut bien se placer du point de vue de celles et ceux qui le «consomment», ou sont censés le «consommer», et dont la grande affaire, ce n’est pas l’art, mais bien la vie. Cela étant dit, il faut admettre que le contexte suisse n’est pas particulièrement favorable à l’heureuse réussite de cette relation.

En effet, d’un côté, la «consommation» d’art semble être particulièrement intense dans notre pays, et elle ne concerne de loin pas que les arts de pur divertissement. Mais d’un autre côté, l’art ne semble pas vraiment répondre à une nécessité «vitale» de la communauté. La «consommation» de l’art se déroule habituellement dans une sphère mentale quasiment sans rapport avec les domaines qui, à juste titre, constituent l’essentiel des préoccupations des gens: la politique, l’économie, le social et même les idées.

Par exemple, dans la presse suisse, l’art est confiné à son pré carré, fût-il bordé de clôtures dorées, parce qu’on considère qu’il peut au mieux commenter la vie et non pas la changer, ce qui est l’affaire des réformateurs scolaires, des urbanistes et des planificateurs des horaires des CFF. Et il serait impensable qu’un écrivain suisse brigue, voire obtienne, la présidence du pays, comme Mario Vargas Llosa au Pérou ou Vaclav Havel en République tchèque, parce que gouverner, dans notre tradition politique, n’a aucun rapport avec créer.

Un reportage paru dans ces colonnes (LT du 23 mars 2002) sur un festival de théâtre en Colombie montrait comment, dans un pays éprouvé, une manifestation artistique peut se transformer en véritable carburant existentiel. A l’autre extrême, en Suisse, pays privilégié, les arts attirent beaucoup de monde mais passent difficilement dans le sang de la société. Or, c’est quand l’art passe dans le sang qu’il devient culture. Mais en Suisse, nous aimons mieux les arts que la culture, tout en entretenant une ambiguïté terminologique qui masque la réalité. Pro Helvetia, «fondation suisse pour la culture», consacre l’essentiel de ses forces à soutenir les artistes, qui en ont certes bien besoin. Mais obnubilée par la nécessité de défendre les intérêts d’une catégorie minoritaire, elle renforce la marginalisation de l’art en accentuant sa séparation des autres activités de la collectivité, même intellectuelles. Pro Helvetia finance la création, pas la construction de ponts entre la création et la société. Elle évite ainsi la dispersion de ses ressources, mais également la dispersion des germes de la création dans le champ politique.

Celui-ci, de son côté, n’a aucun besoin des germes de la création pour fonctionner. On n’y entend résonner le mot culture que lorsqu’il s’agit de lignes budgétaires. Dans un pays comme l’Italie, on rencontre le mot culture en moyenne une fois toutes les dix lignes dans les textes d’analyse politique; dans les textes comparables en Suisse, son occurrence est égale à zéro.

Particulièrement révélatrice est la manière dont est posé chez nous le débat sur la participation des créateurs à la vie publique: on souhaiterait que ces derniers s’expriment plus souvent dans les médias sur les problèmes d’actualité, mais on se soucie beaucoup moins d’interroger la signification sociopolitique de leurs pratiques esthétiques. Le réel apport des créateurs à la «vraie vie», c’est dans leurs œuvres, pas dans leurs déclarations que l’on peut le trouver. Mais il faudrait pour cela admettre que la politique, l’économie et le social ne se font pas que dans des lieux ad hoc confiés à la garde des techniciens et des experts.

Dans une conception classique de la relation entre l’art et la vie, l’art est la vraie vie parce qu’il est plus et mieux que la vie, parce qu’il est à la fois la vie et son double symbolique. Dans l’énoncé plus contemporain selon lequel l’art se confond avec la vie, l’angle de vision est différent: l’art n’enrichit pas la vie, il l’incarne et la donne à voir. Selon le premier point de vue, c’est la distinction entre l’art et la vie qui donne à l’art sa pertinence existentielle; selon le deuxième point de vue, c’est leur mimétisme réciproque.

L’art ne peut être ressenti comme plus riche que la simple vie que si la simple vie semble manquer de quelque chose. Mais la Suisse est un pays dont la remarquable réussite, non seulement matérielle mais également citoyenne (car elle est tout de même, n’en déplaise à ses détracteurs et malgré ses évidentes imperfections, l’un des pays les plus démocratiques du monde) crée l’impression, non pas certes que tous les problèmes sont résolus, mais que tous peuvent trouver des solutions internes au système. Pourquoi irait-on chercher «autre chose»? L’art n’est pas «autre chose», il a sa place, importante mais bien définie, dans le système, de même que le spectacle du samedi soir a sa place, bien définie, dans l’ordonnance laborieuse de la semaine.

Si l’art n’est pas «autre chose», est-ce à dire que la conception contemporaine selon laquelle l’art se confond avec la vie est plus conforme à la conscience collective suisse? En un sens, oui, mais là se présente une autre difficulté. C’est celle que pointait, déjà en 1986, dans un article paru dans la Neue Zürcher Zeitung, Hans Magnus Enzensberger, à propos de la littérature: «Tout lui est permis, mais plus rien ne dépend d’elle.» («Le crépuscule des critiques», inMédiocrité et Folie, Gallimard, 1991). Quand l’art a le droit de s’infiltrer partout – dans les grandes surfaces, dans les halls de gare, sur les autoroutes, sur les plages – quand il a le droit de s’approprier, comme s’il les avait produits lui-même, tous les objets, tous les événements, tous les individus réels, il se confond vraiment avec la vie, mais il court le risque de l’insignifiance. Du coup, il fait partie de la culture, au même titre que les affiches publicitaires de dimanche.ch, les alcopops et la virginité de Britney Spears, mais il ne contribue pas à la forger.

Il sera passionnant de voir si Expo.02 s’en tient à une posture de miroir, ou si elle se donne les moyens de surplomber suffisamment la «vraie vie» pour avoir une chance de toucher au cœur ceux qui la vivent.