Inventai dunque una me stessa che voleva un'aggiunta al mondo J'inventai donc une autre moi-même qui voulait un ajout au monde
Anna Maria Ortese

Silvia Ricci Lempen, écrivaine, scrittrice

J’écris. J’ai écrit, j’écris, j’écrirai. Je raconte des histoires. Je me bagarre avec les idées. J’écrivais, je suis en train d’écrire, j’aurai écrit.
Scrivo. Ho scritto, scrivo, scriverò. Racconto storie. Mi accapiglio con le idee. Scrivevo, sto scrivendo, avrò scritto.

Les Rêves d’Anna / I sogni di Anna

Les Rêves d’Anna

Ce roman, sorti en avril 2019 en version française aux Editions d’en  bas (Lausanne), paraîtra à la fin de cette année en version italienne aux éditions Vita Activa (Trieste). C’est l’aboutissement d’un projet bilingue pas comme les autres, distingué en 2015 par une bourse d’écriture de la Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia.  Il consiste en effet en deux versions originales, dont aucune n’est la traduction de l’autre, et qui présentent entre elles des différences reflétant la spécificité de leurs univers linguistiques et culturels respectifs. Les deux versions ont été écrites en parallèle, sur une durée de plus de cinq ans.


Mille et une histoires

Par Anne Pitteloud, Le Courrier, 14 juin 2019

L’écrivaine et féministe publie Les Rêves d’Anna, magnifique roman-fleuve qui déroule cinq vies de femmes sur un siècle.

C’est un roman d’une ampleur rare, à la fois intime et documenté, qui court sur un siècle et suit la trajectoire de cinq femmes, de 2012 à 1911. Fresque ambitieuse et poétique, Les Rêves d’Anna entrelace les destins personnels à l’histoire collective en plongeant à rebours dans les profondeurs du temps. «J’ai commencé à l’imaginer il y a longtemps», confie Silvia Ricci Lempen, rencontrée à Genève, dans ce quartier de la Jonction central dans le roman. «En résidence d’écriture à l’université du Pays de Galles, seule pour plusieurs semaines, j’étais très attentive à la vie des autres. J’ai fantasmé un livre fleuve.»

Parmi les milliers d’histoires possibles, elle en a choisi cinq. Il y a Federica, jeune Romaine ordinaire «biberonnée à l’inculture berlusconienne» qui souffre de n’avoir ni passion ni idéal. Contrairement à Sabine, étudiante en théologie à Lausanne dans les années 1980, qui rêve de révolutionner la lecture de la Bible en éclairant de manière inédite les figures féminines. «Elle s’est imposée à moi, raconte l’écrivaine italo- romande. Feu mon compagnon était pasteur à l’Eglise réformée vaudoise: j’ai découvert un monde très différent du milieu catholique, si pesant à Rome même dans ma famille athée.»

Transmission symbolique

Sabine mène à Gabrielle, épouse de son amant. Cette dernière lui raconte son adolescence dans le Marais poitevin des années 1960 et son amour pour Lucille, impensable, scandaleux. Et Gabrielle rencontrera Clara, enfant dans les années 1930 entre le Tessin et Genève – elle sera prise dans la fusillade de 1932 à Plainpalais. «Je voulais développer la quête et les fantasmes d’une fille abandonnée par sa mère à qui on n’a rien raconté», précise Silvia Ricci Lempen. Anna, enfin, vit à Carpineto, village au sud de Rome où débarque Raffaele en 1916, avec une centaine de réfugiés du nord du pays. Un accueil difficile, écho aux migrations actuelles. «Je me suis basée sur les mémoires de ma grand-mère, originaire de ce village, poursuit l’auteure. C’était une femme courageuse qui a travaillé toute sa vie comme institutrice… et une graphomane, comme moi!»

Structure impeccable, échos vertigineux, traces de l’auteure en italique: en cinq portraits de femmes, Les Rêves d’Anna tisse une infinie richesse de thématiques. On est toujours davantage que soi, suggère sa chronologie inversée: toutes sont dépositaires d’un héritage qui les dépasse et les prolonge. Silvia Ricci Lempen trace ainsi les contours d’une sororité choisie, évitant les liens de filiation biologiques pour construire une transmission symbolique.

Une image obsédante traverse les époques et les inconscients: l’impératrice d’un tableau d’Aloïse, vu par Sabine et Gabrielle au Musée de l’art brut. Robe aux couleurs vives, yeux d’amande turquoise, elle figure la liberté – de vivre, de désirer, d’imaginer, hors des normes et des attentes. Tels sont aussi les rêves d’Anna, qui donnent son titre au roman.

«Au début, je voulais d’ailleurs écrire une histoire où toutes feraient le même rêve à travers le temps.» Silvia Ricci Lempen a lu Jung bien sûr, et Freud – au moment d’écrire sa thèse sur l’imagination. Un doctorat en philosophie commencé six semaines après la naissance de sa première fille, achevé quand la seconde a eu 3 ans. De cette époque date aussi son engagement féministe. Elle a suivi son premier mari à Strasbourg (elle y travaillait au Conseil de l’Europe), puis à Lausanne à 24 ans: hors de question d’être femme au foyer. «Le féminisme et ma thèse m’ont sauvé la vie.»

Le poids du père

L’écriture? «Je savais à 8 ans que je voulais écrire. Mais j’ai une histoire d’enfance et d’adolescence compliquée avec mon père, un poids terrible qui me minait toujours.» Elle se lance dans des nouvelles, des poèmes (ceux de Sabine dans Les Rêves d’Anna), mais il lui faut écrire sur son père avant tout projet d’envergure. Ce n’est qu’après sa mort, en 1984, qu’elle y parvient. Paru en 1992, Un Homme tragique, lauréat du Prix Dentan, est traduit en italien et rencontre un bel écho. Même auprès de ses proches. «Mon frère m’en parle toujours. Ma mère l’avait choisi, cet homme. Nous
pas. Elle m’a lue et a commenté ‘tout est juste, et tu n’as pas tout dit’. Je n’évoque pas toutes les violences psychiques et humiliations qu’elle et nous avons subies.» Un premier succès littéraire, oui, mais «gagné sur ma peau, sur ma douleur».

Sa mère a retrouvé «une vie de liberté après la mort de son mari», enchaîne, touchée, celle qui est aujourd’hui plusieurs fois grand-mère. «Elle est décédée l’an dernier et c’est maintenant que je vois toute sa beauté intérieure et son courage.» Elle lui consacre un très beau texte, à paraître dans le recueil collectif Tu es la soeur que je choisis.

Pour écrire sur son père avec la juste distance, elle a choisi le français – à Rome, la petite Silvia a fréquenté l’école française. Elle a ensuite publié quatre romans dans cette seconde langue maternelle, ainsi que Tu vois le genre. Débats féministes contemporains avec Martine Chaponnière. Jusqu’à ce qu’on lui demande, en 2007, pourquoi elle n’écrit pas en italien. «Est-ce que j’avais peur d’écrire dans la langue de mon père?» Elle peine alors sur un récit qui a pour cadre le Lycée français de Rome dans les années 1960. «Le 4 juillet 2007, j’ai décidé de l’écrire en italien.» Clara Clarissa (2012) marque un tournant, Elle redécouvre tout un univers. «Je suis différente en italien, je pense autrement.»

Silvia Ricci Lempen a écrit Les Rêves d’Anna en parallèle dans les deux langues: il s’agit de deux versions originales, l’une n’étant pas la traduction de l’autre. Une démarche totalement inédite. «Les tournures, les allusions, ne sont pas les mêmes, reflets de deux univers culturels différents, chacun avec son histoire, ses références, son humour. J’ai modif ié ou supprimé des passages entiers qui ne parlaient pas aux francophones, et vice versa.»

Une vie d’engagement

Se libérer des douleurs de l’enfance lui a ouvert «un réservoir infini d’histoires où puiser. Je me suis détachée progressivement de l’autobiographie, et aujourd’hui toutes les histoires du monde sont les miennes.» Pas seulement celles des femmes.

Lors de la grève de 1991, elle était une figure phare du féminisme romand, alliant travail de terrain et réf lexion théorique. Rédactrice en chef du mensuel Femmes suisses, elle a oeuvré à la création des études genre à l’université de Lausanne, où elle a été professeure remplaçante après un détour par le journalisme culturel.

«Le féminisme a été le fil rouge de ma vie. Je suis émue par l’ampleur de la mobilisation de ce 14 juin. Les jeunes femmes abordent des problématiques inédites.» Il ne s’agit plus seulement de revendiquer l’égalité salariale, mais de remettre en question le système dans son ensemble. Et si l’imaginaire collectif est l’ultime bastion du patriarcat, Silvia Ricci Lempen contribue toujours à en faire reculer les frontières pour raconter une autre histoire.


L’espèce humaine en mouvement à travers cinq destinées

Par Jacques Guyaz, Domaine Public, 2 juin 2019

La plupart des romans sont écrits dans l’ordre chronologique, avec parfois des retours en arrière comme au cinéma. Dans la vie réelle, la mémoire fonctionne très différemment. Elle saute d’une période à l’autre sans ordre et sans avertissement. Notre cerveau n’est pas un livre d’histoire.

Le dernier roman de Silvia Ricci Lempen, Les rêves d’Anna, paru aux Editions d’En Bas, remonte le temps, de 2012 à 1911, et saisit cinq personnages différents, des femmes, jeunes, à différents moments de leur vie. Le lien entre elles est indirect, une transmission floue, incertaine, comme dans toute mémoire.

L’émigration italienne tout au long du siècle précédent est l’un des fils rouges du roman, des campagnes pauvres des environs de Rome avant la première guerre mondiale jusqu’à la Suisse romande, avec un détour par le Tessin et le marais poitevin avant un saut final à Glasgow. Chacun des cinq récits est très différent, mais ce sont toujours des femmes têtues, obstinées qui avancent comme elles peuvent et parfois, mais plus rarement, comme elles veulent, dans le terrible20e siècle.

On le sait bien, les lecteurs de romans sont en grande majorité des lectrices. On pourrait croire que Les rêves d’Anna est encore un livre de femme, pour des femmes. Ce n’est absolument pas le cas. Si le titre n’était déjà pris, il aurait pu s’intituler L’espèce humaine.

Dans son livre sur les camps nazis, Robert Antelme parle de la vie réduite à la simple survie obstinée. Dans son roman, Silvia Ricci Lempen traite de la vie comme une volonté tout aussi obstinée et butée d’avancer, de progresser, même en aveugle, même si l’on ne sait pas très bien quel est le but, quel est l’objectif. L’espèce humaine en mouvement, tel est le thème profond des cinq histoires des rêves d’Anna.

Et puis les hommes sont aussi là, dans le roman, mais plutôt en ombres chinoises. Ils vont et viennent et disparaissent, noyés dans leur vie professionnelle, absorbés par la nécessité de gagner l’argent de la famille. Mais ils sont aussi une indispensable colonne vertébrale ou du moins ils devraient l’être. On finit d’ailleurs par être intrigués par ce mystérieux Moritz qui va et vient au fil du récit. La double culture, italienne et romande – mais non pas française – de l’auteure permet une vision subtile et un peu décalée du machisme ordinaire entre Méditerranée et Léman.

Un des plaisirs de lecture de ce roman passionnant se trouve aussi dans les nombreuses petites digressions que s’autorise l’écrivaine, à l’exemple des pages savoureuses sur la mère de Scarlett O’Hara… Tout le monde a vu Autant en emporte le vent, mais qui a lu le roman de Margaret Mitchell? Ces petits à côtés en forme de clins d’œil ne sont jamais gratuits, mais toujours en lien avec l’évolution de ces cinq femmes. Le lecteur aimerait en savoir encore plus et ne se lasse pas de ce beau roman. C’est ce que nous pouvons dire de meilleur des Rêves d’Anna.


«Ça vaut toujours la peine de vivre»

par Claudine Gaetzi, Viceversa littérature.ch, 10 juin 2019

Avec Les Rêves d’Anna, on remonte le temps, depuis les années 2000 jusque vers 1900, à travers le destin de cinq femmes, Federica, Sabine, Gabrielle, Clara et enfin Anna, qui est «la plus vivante de toutes parce que c’était la seule qui avait une vie double, la vie normale et celle des rêves». Malgré ce qu’annonce le titre de ce roman, il y est surtout question de la réalité et des difficultés qu’elle implique. Chacun des récits qui le composent sont rédigés à la troisième personne. Pour tous les personnages, la prise de parole est essentielle, dans la mesure où elle leur permet de donner une direction à leur vie. Se taire équivaut à s’effacer, à disparaître, sauf pour Roxani, pas encore née, dont l’histoire, représentée sous forme de pointillés au tout début du volume, reste à écrire.

Dans le premier chapitre, consacré à Federica et situé entre Rome et Glasgow en 2012, c’est par le discours direct que, peu après avoir participé à une manifestation féministe, la jeune femme se rebiffe: «Eh bien, moi je ne veux pas. Salut, je rentre chez moi», déclare-t-elle à son copain qui essayait de la convaincre de se laisser filmer nue en train de pisser sous la statue du pape, prétendant qu’il s’agit d’une provocation artistique ayant plus un plus fort impact politique qu’un groupe de femmes défilant dans les rues. Federica décide alors de partir en Écosse, «pas pour changer le monde, juste pour essayer de changer sa propre vie». Elle trouve là-bas un travail de serveuse dans un pub puis rencontre un jeune étudiant grec. Ils parlent de leur enthousiasme à manifester et de leur difficulté à s’engager – Stavros a abandonné en Grèce son amie enceinte –, mais aussi à obtenir un travail correspondant à leur niveau de formation. Seuls les propos du jeune homme sont retranscrits, tandis qu’on devine en filigrane ceux de Federica, comme si, en tombant amoureuse, la jeune femme perdait la parole. Mais peut-être y trouve-t-elle son bonheur?

Suit l’histoire de Sabine qui, comme Frederica, manifestait à Rome. Étudiante à Lausanne en théologie dans les années 1980, elle est tombée amoureuse de son professeur; la banalité de cette relation est compensée par les étonnantes confidences que lui fait la femme de son amant. Son récit achevé, l’épouse malheureuse décide de divorcer, comme si la parole l’avait libérée du poids du passé. Avec Gabrielle, on découvre la manière cruelle dont les relations homosexuelles étaient réprimées dans les milieux bourgeois vers 1960, puis, avec Clara, dont le nœud du récit est situé autour de 1920-1930, on comprend combien pèsent les conventions sur le destin des jeunes femmes. La surveillance et les manipulations qu’elles subissaient, les interdits auxquels elles étaient confrontées, leur laissaient fort peu d’issues: révolte et rupture avec le milieu familial ou ruses pour vivre leurs passions en secret. Mais, souvent, il leur était difficile d’être conscientes de leurs sentiments et de leurs désirs, et par conséquent presque impossible de les exprimer. Comme si être vivante était socialement dangereux…

Le dernier chapitre relate l’histoire d’Anna, née à Rome au début du XXe siècle puis émigrée à Genève, qui s’oppose à son père pour imposer ses propres choix: ne pas être enfermée avec des religieuses à l’esprit rigide et obtus pour étudier des matières inintéressantes et épouser l’homme qu’elle aime. Anna a une riche vie intérieure, elle fait des rêves fascinants, dont elle parle plus volontiers que de ce qui lui arrive en réalité. Cet accès à son imaginaire lui donne une capacité de résistance et une vitalité hors du commun.

Silvia Ricci Lempen met en scène des femmes de différents milieux et époques, dont, pour quelques unes, l’existence tient de la survie. L’une d’entre elles, même, se suicide, malgré le soutien que sa famille d’accueil s’efforce de lui apporter. Le lien entre les différentes parties paraît parfois un peu artificiel, chacune des protagonistes étant amenée par les circonstances à rencontrer la figure principale du chapitre suivant, et comme on recule dans le temps, la construction fonctionne plutôt sur le principe de l’enchaînement que de l’entrelacement. Toutefois, l’un des intérêts du roman est la diversité des circonstances et des événements auxquels sont confrontées les personnages principaux, ainsi que de nombreux personnages secondaires. Tous sont toujours justement décrits et mis en valeur.

Ni mélodramatique, ni accusateur, ni même revendicateur, ce roman dresse une série de portraits qui montrent les difficultés qu’on peut éprouver à se réaliser, quelles que soient notre origine et les injonctions de l’époque. Ce vaste tableau social, fondé sur un important travail de documentation, s’il est focalisé sur des personnages féminins, prend aussi en compte différents aspects historiques qui concernent hommes et femmes, tels les difficultés économiques et le chômage, les déplacements de personnes en quête d’un asile, le mouvement des Indignés, les grèves ouvrières et les manifestations antimilitaristes – dont les événements de Plainpalais en 1932 – et, de manière plus générale, les conditions de vie tant dans les quartiers populaires que bourgeois. Le souci du détail, la préoccupation de justesse et de réalisme, ralentissent ou alourdissent par moments le récit, mais chacune des histoires est suffisamment intrigante pour qu’on soit entraîné dans la lecture, car, comme l’affirme Clara: «Et pourtant tu sais, ça vaut toujours la peine de vivre, on ne sait jamais ce qui peut arriver.»

Au fil des pages du roman, dans des passages signalés typographiquement par de l’italique, l’écrivaine intervient, montrant de quelle manière ses recherches l’ont amenée à se déplacer et à faire des rencontres. Le roman comporte une part autobiographique, on le saisit également en lisant les remerciements présentés en annexe. Certains personnages ont été inspirés par des proches, qui sont explicitement cités.

À Glasgow, l’autrice note: «La vie des autres m’envasait les veines, boueuse, pierreuse, pleine de sous-entendus obscurs.» À Lausanne, elle évoque une rupture amoureuse qui a eu lieu là même où deux de ses personnages mettent fin à leur relation. À Niort, dans une sorte de transe hypnotique, elle éprouve une profonde détresse, qu’elle a le sentiment d’avoir éprouvée, qu’elle assimile au désespoir d’une jeune fille qui se sait condamnée à un amour impossible. Elle s’interroge sur la violence des émotions qui l’ont saisie lorsqu’elle a vu le film Hours de Stephen Daldry, et l’on comprend que les thèmes de la maternité difficilement assumée et du suicide la touchent intimement. Tandis qu’elle traque à Genève le fantôme de Clara, elle est assaillie par des souvenirs désagréables et remarque avec amertume: «Oui, bon, mais tout ça, ça ne m’est que moyennement utile […].» Elle se rend à Carpineto, où sa propre grand-mère est née, elle essaie «d’apprendre quelque chose sur Anna» et constate que «plus personne au monde ne pouvait [lui] répondre». Tous ces passages discursifs font ressentir, que, pour la romancière, comme pour ses personnages, la parole joue un rôle crucial. Et ils démontrent que, s’il s’agit bien d’une œuvre de fiction, l’autrice a dû, pour l’écrire, recourir autant à des sources historiques que puiser dans son imagination et son vécu, ce qui confère à son œuvre force et profondeur.


Anna et ses soeurs

Par Catherine Dubuis, Bulletin du Cercle littéraire de Lausanne , septembre 2019

Six ans après Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver, paru en 2013 aux Editions d’en bas, Silvia Ricci Lempen nous revient avec un ample et frémissant roman, Les Rêves d’Anna, aux mêmes Editions. Placées sous le regard aveugle et bleu d’Aloïse, figure baroque du destin, cinq femmes nous parlent, ou nous sont contées, à un moment crucial de leur existence. On passe d’une histoire à l’autre via des liens souvent assez lâches, mais qui suivent le fil de la tendresse, offerte ou refusée. Il serait trop long de détailler ici ces liens. Disons simplement que deux d’entre ces héroïnes choisiront d’entrer dans une famille d’élection, bien plus aimante que leur clan génétique. Et derrière elles nous nous glisserons dans l’intimité d’une nouvelle figure féminine.

Nous voyageons aussi de pays en pays à la suite de ces femmes. Blessées dans leurs besoins affectifs, certaines choisissent le dépaysement, à l’image de Federica l’Italienne, qui opte pour l’Ecosse afin d’oublier la muflerie de Michele, mais plus encore l’abandon de Sabine. Sabine, la Lausannoise, qui sera la protagoniste de la deuxième « histoire », essaie de rompre avec Moritz, son professeur de théologie, et rencontre sans le vouloir la femme de ce dernier, Gabrielle, qui sera la troisième protagoniste. Gabrielle la Française, originaire de Niort, ne se remettra jamais de la mort de Lucille, son seul grand amour. Elle se réfugiera chez Clara, la Tessino-genevoise, qui a accueilli Lucille et qui sera la seule à apaiser un peu son immense tourment. Clara, quatrième héroïne, abandonnée par sa mère et élevée par sa tante, ira à son tour se lover dans l’amour d’une famille d’élection, celle d’Anna, qui clôt le roman. Anna, l’Italienne boucle la boucle et rejoint Federica par-dessus les années. Sans oublier l’énigmatique Roxani, dont le destin encore à écrire ouvre le roman.

Cependant, chemin faisant, nous remontons le temps, au lieu de le descendre. Nous passons ainsi de 2032 (page blanche) à 1917, en pleine Grande Guerre en Italie. Mais la puissance du flux narratif est telle que nous recevons la figure d’Anna, laquelle d’ailleurs donne son titre au livre, comme le réceptacle de toutes les vies qui l’ont précédée (dans la narration), lourde et riche de toutes les expériences de ses sœurs en existence. Anna et ses rêves contiennent tout le récit et l’éclairent rétrospectivement. Du point de vue thématique, on peut dire que ce qui meut tous ces personnages, c’est l’amour, ou plutôt le besoin que l’amour porte en lui et qui n’est jamais comblé. De plus, l’amour et le sentiment lancinant du manque s’accompagnent du manque des mots. Et là, on touche au problème de la création, qui est toujours présent dans les livres de Silvia Ricci Lempen. Anna fait un rêve où des masques « essayaient de parler avec leurs bouches ouvertes, mais ils n’y arrivaient pas ou, plus exactement, ils arrivaient à articuler des mots, mais c’étaient des mots vides, sans le son. Il y avait une phrase, LES MOTS MANQUENT, qui était pour ainsi dire la pensée du rêve. Je me suis réveillée quand quelqu’un a pensé cette phrase, mais je ne sais pas qui est ce quelqu’un qui l’a pensée. » (pp.370-371). Anna ne le sait pas, mais nous pouvons nous douter que ce quelqu’un est le narrateur, ce narrateur qui surgit dans le cours du récit, et dont la parole italiquée lance souvent un nouveau thème, comme le chef d’orchestre pointe de sa baguette les musiciens de son ensemble. Je pense au motif grec dans la partie « Federica », ou celui de Carpineto dans la partie « Anna », motifs étroitement reliés à une expérience vécue par le « je italiqué ». Maints autres moyens narratifs viennent chamarrer ce beau roman : le passage du récit-je au récit-elle, les extraits de journaux intimes, le dialogue, les lettres, le récit autobiographique. Tout cela se fondant dans la pâte fluide et plastique d’une narration rythmée qui nous amène avec bonheur à plonger dans les rêves d’Anna, couronnement du roman. 


Cinq femmes puissantes

L’écrivaine féministe Silvia Ricci Lempen publie «Les Rêves d’Anna», fresque ambitieuse sur cinq femmes, déroulée sur un siècle

◗ Par Julien Burri, Le Temps, 3-4- août 2019

Passant d’une époque à une autre, Les Rêves d’Anna suit le destin de cinq femmes entre Glasgow, le marais poitevin, Bellinzone et Genève… On y découvre notamment l’histoire de Federica, jeune Romaine qui devient barmaid à Glasgow en 2012 pour oublier une rupture. Ou Sabine, étudiante en théologie à Lausanne dans les années 1980, qui cherche à aborder la Bible d’un point de vue féministe. Anna, elle, se lie d’amitié avant la Première Guerre mondiale avec Emmanuella, dans un pensionnat religieux romain. Le lecteur passe d’une histoire à l’autre en remontant le temps, entre 2012 et 1911.

La structure ambitieuse des Rêves d’Anna s’inspire du film The Hours, de Stephen Daldry, sorti en 2002. C’est une fresque sur la féminité traversée par l’image fugitive d’une géante flamboyante tout droit sortie des dessins de l’artiste d’art brut lausannoise Aloïse Corbaz, décolleté «large comme un bateau», bouche «en forme de fraise», «deux amandes bleues à la place des yeux»…

L’entreprise romanesque impressionne par son ampleur. Elle se double d’une réécriture. En effet, l’auteure a, en parallèle à la version française, écrit une version italienne de son propre roman, dont la parution est prévue pour la fin de l’année aux Editions Vita Activa à Trieste. Un projet monumental, mais auquel il manque parfois le frémissement de la vie, et qui peine à captiver le lecteur.

Le livre précédent de la Lausannoise Silvia Ricci Lempen, Ne neige-t-il pas aussi blanc chaque hiver? en 2013 (publié lui aussi aux Editions d’En bas) nous avait passionné. Virtuose dans sa construction, il était plein d’émotion, creusait déjà les vertiges du temps, suivait le flux des pensées de personnages dont les points de vue s’enrichissaient les uns les autres.

Dans Les Rêves d’Anna, l’auteure laisse moins de place à l’imaginaire du lecteur. Le livre raconte les sentiments de ses personnages, plutôt que de laisser au lecteur le loisir de les deviner, de les ressentir. Les personnages sont créés avec soin mais ne par- viennent pas à se départir de la rigidité des idées politiques, sociales ou historiques, qu’ils sont char- gés d’incarner. On aurait aimé que l’auteure oublie ses recherches documentaires, pour donner plus de chair à Federica, Sabine, Gabrielle, Clara et Anna.

Une transmission s’opère tout de même, une tendresse, une sympathie entre ces femmes, par-delà le temps. Quelque chose de doux et de triste. Cent ans de solitude féminine… En face de ces héroïnes fortes mais blessées, les personnages masculins paraissent veules, machos, peu consistants. La tendresse n’est plus dans le couple homme-femme, mais développée entre les femmes.

On retiendra la générosité de l’auteure, son amour pour ses personnages, le lien sororal qu’elle entretient avec eux. Et l’écriture de Silvia Ricci Lempen continue de fasciner par sa capacité à créer des images, son humour parfois caustique: «Elle était consentante, même si ce garçon un peu empâté, avec un teint de reblochon et des cheveux blondasse, lui inspirait une légère répugnance, comme s’il était de la matière sans esprit.»

Complexifiant un feuilletage narratif déjà riche, Silvia Ricci Lempen intervient dans son récit par de brefs passages en italique, mettant en scène sa propre vie et l’écriture de son roman. Le dernier de ces passages est bouleversant. C’est peut-être cela, en fin de compte, le roman que nous aimerions lire, et qui n’apparaît qu’en filigrane au long de ces 400 pages. Le roman de son auteure.

 

                                              


I sogni di Anna

La versione italiana di questo romanzo uscirà entro il 2019, portando così a termine un progetto bilingue assai particolare, premiato nel 2015 con una borsa di scrittura dalla Fondazione svizzera per la cultura Pro Helvetia : scrivere lo stesso romanzo in due versioni originali, di cui nessuna delle due è la traduzione dell’altra – anzi, due versioni diverse quanto necessario per corrispondere ai rispettivi universi linguistici e culturali. Le due versioni sono state scritte in parallelo, su una durata di più di cinque anni.

Marzo 2012, ecco qui Federica, antieroina postmoderna ed ex-studentessa a Roma Tre, con un’inutile laurea breve in economia aziendale. Più di trecento euro al mese non riesce a guadagnare, il fidanzato è uno che meglio perderlo che trovarlo e nell’aria di Roma c’è sempre il tanfo del berlusconismo ; allora parte quasi a casaccio per Glasgow, poi si vedrà. Federica ha un futuro, difficile da prevedere, ma anche un lungo passato, più lungo dei suoi anni, come lo abbiamo tutte e tutti noi. Non è questione di genetica, ma di trasmissione.

Vorrei sapere, scrive Federica a Sabine, che ha seguito a Roma il marito italiano, se ti capita ancora di pensare a Moritz. Il limpidissimo Moritz, adultero infelice. Una storia di più di vent’anni prima, a Losanna, quando Sabine, giovane teologa protestante, voleva cambiare le parole dei canti di chiesa, per farla finita con quel Dio testardamente maschio.

Ti voglio raccontare un incubo, dice a Sabine Gabrielle, la moglie legittima e congelata di Moritz : cosa significava, negli anni sessanta, in un angolo della provincia francese, tentare di vivere un amore fra ragazze. Ē bella quella regione del Poitou-Charentes, le barche a fondo piatto scivolano frusciando sui canali assopiti del Marais Poitevin, e l’iscrizione ti amerò per sempre sta ancora incisa nella Lanterna dei Morti.

 A Ginevra, adesso : Clara suona il tamburo per riportare Gabrielle dalla parte della vita. E ancora indietro, gli anni trenta di sangue e di piombo. L’esercito spara sulla folla e quel giorno Clara scopre che gli angeli custodi esistono davvero.  

Hanno vissuto la Grande Guerra, Raffaele nel Trentino, in un paesino tagliato in due dalla linea di fronte, Anna a Carpineto romano, dove non si è mai visto un austriaco. Sono partiti per Ginevra insieme, con l’ambizione di salvare il mondo, e lì salvano Clara, il che già non è male. Raccontami i sogni che fai quando dormi, chiede Clara ad Anna, che ha una vita notturna favolosa. Portami quella scatola, te ne leggo qualcuno.

E qui ci fermiamo, perché non è un cerchio, e non si chiude.