Mal de fer

Roman



L’Aire, 2025

Présentation des éditeurs :

Alors qu’elle pensait se délester des abus psychologiques subis dans sa jeunesse en les racontant dans Un homme tragique (Prix Michel-Dentan 1992), Silvia Ricci Lempen a vite perdu ses illusions sur le pouvoir salvateur de l’écriture. « Écrire libère, quelle imbécillité » : la littérature, loin de chasser la douleur, l’a ravivée, renforcée, répandue, et c’est alors le corps lui-même qui s’est mis à hurler. Le récit de Mal de fer est celui d’un enchevêtrement entre la vie de la narratrice et son parcours littéraire. Les symptômes psychosomatiques qui la persécutent, négligés par la médecine, semblent mimer la difficulté de l’écrivaine à faire entendre sa voix dans le milieu littéraire.

Silvia Ricci Lempen compose avec ce roman une symphonie intimiste où se font écho les modulations de sa propre voix, d’une année à l’autre et d’une souffrance à l’autre. Son texte, qui transforme son témoignage en véritable projet esthétique, apporte un éclairage original sur les thèmes encore trop peu balisés de la violence morale et des traumas infantiles, avec leur cortège de troubles énigmatiques ; il aborde en parallèle la place des femmes dans l’écosystème du pouvoir littéraire.

Une voix qui compte

Mal de fer, de Silvia Ricci Lempen (L’Aire) figure dans la sélection des neuf livres qui ont marqué l’année 2025 , selon les spécialistes de la littérature du podcast Qwertz de la RTS.

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  • «Mal de fer», de Silvia Ricci Lempen: corps-à-corps avec la douleur

    Par Claire Jaquier

    Dans «Mal de fer», Silvia Ricci Lempen retrace une vie tissée de maux et d’errance médicale. Un récit remarquable, qui récuse l’idée d’une littérature réparatrice, même si l’écriture demeure une «drogue ultra-puissante.

    Sans fard et sans complaisance, Silvia Ricci Lempen revient sur son parcours d’écrivaine, parallèle ou plutôt soudé à une vie de maux et de douleurs. «Je raconte l’histoire des coups de folie de mes organes», pour tenter de comprendre «de quoi la souffrance a été le nom»: tel est le projet de Mal de fer. Cœur et vessie, reins et vulve, intestins et nerf vague, l’autrice narre, impitoyablement mais à distance – voire avec humour – les maux térébrants qui l’ont conduite aux urgences, à l’hôpital, en traitement chez des spécialistes. Malade imaginaire, aurait-on dit à l’âge classique. Elle pose elle-même le diagnostic, alors qu’aucun psychothérapeute ni aucun médecin n’a pu déceler la cause de ses pathologies: «Mon corps en très bonne santé n’avait jamais été heureux.»

    L’origine de cette tristesse, Ricci Lempen croit la tenir lorsque la mort de son père, en 1984, l’autorise à écrire Un Homme tragique(1991): ce premier récit, autobiographique, donne la mesure d’une enfance et d’une jeunesse vécues sous l’autorité dévorante de «Saturne», ce «psychopathe en liberté», pourtant aimant et aimé. Sa femme, sa fille et son fils endossent l’orgueil insensé d’un père de famille parfaite – selon le titre ironique de la traduction italienne du livre, Una famiglia perfetta (2010).

    Lire aussi: Cinq femmes puissantes sous la plume de Silvia Ricci Lempen

    Une vie corsetée

    Ambition scolaire, désir de réussite et rêves d’excellence en tout genre, la jeune fille vit sous le double régime de l’aspiration absolue au succès et de la peur de ne pas être à la hauteur. Cette vie corsetée où «le temps ne passait pas», l’autrice la conjure et s’en détache dans ses trois premiers livres, tous dotés de prix. Trente-cinq ans plus tard, Mal de fer sonne comme une palinodie: «Ecrire libère, quelle imbécillité. La douleur écrite […] ne s’efface pas en devenant littérature; elle consolide, au contraire, son pouvoir de destruction.»

    L’écriture n’a pas effacé ni guéri les effets des abus paternels: de fait, la souffrance psychique s’exprime en maux de toutes sortes. La fonction thérapeutique de la littérature était au mieux de sa forme dans les années 1990, et n’a cessé depuis lors de décliner ses multiples variations: care, art-thérapie, écriture expressive des traumatismes. Mais en parallèle, le pouvoir réparateur de la littérature fait débat. Le deuil d’un enfant ou l’inceste, par exemple, ne peuvent être rédimés par l’écriture: Philippe Forest dénonce cette mythologie mensongère dans Tous les enfants sauf un (Gallimard, 2007), Neige Sinno affirme dans Triste Tigre (P.O.L, 2023) que la littérature ne sauve pas.

    Silvia Ricci Lempen les rejoint: les mots et les «maux innommés» ne cessent de faire ménage commun, au point que les premiers semblent entretenir les seconds. Majuscule, la «Littérature» a des exigences si hautes qu’elle trouble l’autrice et fait trembler son corps. Ses vicaires, dans le «Milieu Littéraire» romand, donnent de la voix et intimident celle qui cherche la sienne: sous leurs épithètes homériques, «l’Editeur Omnivore», «l’Ogre de Paris», le «Critique Sexiste», les membres du «bunker des critiques littéraires» lui rappellent l’absolu à quoi elle doit tendre. Les prix reçus, les romans qui s’enchaînent, les éditeurs qu’elle trouve en Suisse et en Italie ne calment pas le jeu.

    «La came des dieux»

    A l’exception de l’hypnose, qui apporte pour un temps, par la «voix ni trop proche ni trop lointaine» du docteur H., l’expérience de la joie et du bonheur, l’autrice rejette dans la «nuit de la médecine» tous les traitements, soins et thérapies auxquels elle s’est soumise. Le remède est dans le mal, elle le sait: l’écriture est «le seul psychotrope», «la drogue ultra-puissante», «la came des dieux».

    Véritable mise à nu de soi, traversée par la violence des douleurs et l’énergie du désir de vivre, le récit de Silvia Ricci Lempen impressionne. Il constitue par ailleurs une pièce à verser au dossier de la littérature des traumas de l’enfance. Citant le best-seller mondial d’un psychiatre américain, Le corps n’oublie rien, l’autrice adhère à une doxa contemporaine que son livre invite cependant à interroger dans sa dimension culturelle et historique. Avant Rousseau, en littérature, le corps oubliait tout.

  • "Mal de fer" de Silvia Ricci Lempen, vivre et écrire avec la douleur.

    Par Nicolas Julliard

    Plus de trente ans après son premier roman évoquant la violence psychologique exercée par son père, Silvia Ricci Lempen renoue avec l'autobiographie en détaillant les "maux innommés" qu'a fait naître cette emprise dans sa vie de femme et d'écrivaine. Une enquête intime d'une grande beauté formelle.

    Elles sont l'angle mort du diagnostic. La tache aveugle des violences infantiles. Invisibles, innommées, les maltraitances psychologiques et leurs conséquences appartiennent encore, pour une large part, à cette "nuit de la médecine" que traverse "Mal de fer".

    L'emprise du père, la terreur qu'il faisait régner sur leur domicile romain, Silvia Ricci Lempen l'avait racontée dans "Un homme tragique", son premier roman de 1991. De quoi faire un sort, pour l'avoir mise en mots, à cette enfance meurtrie? Pas si simple: "Ecrire libère, quelle imbécillité. La douleur écrite, travaillée au corps par les artifices de l'écriture, l'excavation des mines du langage, ne s'efface pas en devenant littérature; elle consolide, au contraire, son pouvoir de destruction", constate l'autrice lausannoise dans ce nouveau récit poignant, journal d'un corps à la résilience impossible.

    Une errance médicale

    En public, la réussite est éclatante: journaliste accomplie, militante féministe estimée, romancière multi-primée, la vie semble sourire à Silvia Ricci Lempen. En privé, dans cette "vie où le temps ne passe pas", c'est une autre affaire. Maux de ventre, brûlures sous la peau, vessie capricieuse, effondrements subits, les signaux qu'envoie son corps ont le don d'embarrasser les médecins. Avec, au cœur de ce corps de douleurs, un mal ancestral: "la peur habitait chez moi, ou j'habitais chez elle, et elle occupait tout l'espace nuit et jour."

    Calvaire et chemin de croix. Les médecins qu'elle consulte, multipliant les examens et les ordonnances, concluent tous à la parfaite santé physique de la patiente.

    C'est un problème qui est dû aux critères très cartésiens de la recherche. Il faut qu'un phénomène puisse être répété pour pouvoir être étudié. Or les troubles qui m'affectent, comme ceux qui affectent des millions, voire des milliards de gens sur cette planète, ne sont jamais identiques.

    Silvia Ricci Lempen, autrice

    Le regard de l'écrivaine

    Faute de pouvoir guérir ce "Mal de fer", l'écriture littéraire, avec ses jeux de points de vue et ses précipités symboliques, peut au moins tenter de dire "de quoi la souffrance a été le nom". Au regard médical qui se détourne en direction de la fenêtre, Silvia Ricci Lempen oppose ainsi le regard empathique de l'écrivaine qui s'observe, allant et venant de la première à la troisième personne.

    Je cherche les mots, la courbure juste des phrases, les attaches. Devenir ces mots, ou que ces mots deviennent moi. Devenir ce livre ou que ce livre devienne moi, pas commencée dans l'ordre, inachevée, qu'il faudra laisser là avec tous les fils qui pendent. Je ne sais pas si mon corps va me faire payer jusqu'à la fin l'ambition folle de mourir livre plutôt que chair blessée.

    Extrait de "Mal de fer" de Silvia Ricci Lempen

    D'une grande beauté formelle, "Mal de fer" fascine par l'humour et l'autodérision qui innervent cette confession à cœur ouvert. Des affres des stages de yoga aux périls des cénacles littéraires, des drames personnels aux joies profondes de l'imaginaire en marche, Silvia Ricci Lempen dresse le bilan d'une vie de femme et d'artiste, laissant augurer que le meilleur, pour l'une comme pour l'autre, est peut-être à venir.

  • Le père et l’amer

    Par Thierry Raboud

     L’écriture comme analgésique lavant toute douleur ? Voilà une dizaine d’années que la littérature est envisagée en sa capacité de soigner, sinon de «réparer le monde», à lire l’essai du même nom signé Alexandre Gefen (2017). Comme si penser suffisait à panser ; comme si les mots avaient ce pouvoir de dédire les maux, enfin de les faire taire. Nourrie de l’idéologie de la résilience – belle imposture d’une époque qui a substitué aux mythes collectifs celui individualiste du «développement personnel» –, cette conception thérapeutique de la littérature infuse désormais les discours sur la lecture aussi bien que sur l’écriture elle-même.

    Or, les écrivains le savent : foutaises. Ainsi de Philippe Forest, dont toute l’œuvre procède de la mort de sa fille à l’âge de quatre ans, et qui n’a cessé de se démontrer hostile à cette idée thérapeutique de la littérature : écrire non pour guérir, affirme-t-il, mais bien pour diriger la colère, exprimer la révolte. Ainsi aussi de Silvia Ricci Lempen, romancière italo-suisse qui avait cru pouvoir se délester des outrages du père avec son premier livre, Un Homme tragique (1992). Or aujourd’hui la plume trempe dans la désillusion : «Ecrire libère, quelle imbécillité. La douleur écrite (…) ne s’efface pas en devenant littérature : elle consolide, au contraire, son pouvoir de destruction.»

    Et c’est cette destruction que raconte, avec une amertume qui a l’élégance de la causticité, Mal de fer. Trente-quatre ans séparent les deux récits autobiographiques parus à la même enseigne, qui encadrent une vie d’écriture couronnée de nombreuses récompenses dont un Prix  suisse de littérature pour I sogni di Anna. Dans l’intervalle, l’éditeur Michel Moret est décédé mais c’est toujours à l’Aire que sort ce livre, par les bons soins de Lucie Tardin et Nathan Maggetti qui ont repris la maison et y insufflent un renouveau bienvenu. Une continuité qui donne tout son sens à ce livre, irradié par les douleurs d’un passé qui ne passe pas. Car à l’origine d’ Un Homme tragique, lauréat du Prix Michel-Dentan, il y avait cette enfance sous la férule d’un père harceleur – «maltraitance incorporelle» certes, mais éduquant sa fille  comme elle était née, au forceps, jusqu’à travestir l’humiliation en amour. Violence inouïe «d’un fanatique qui nous traitait comme des briques à équarrir pour bâtir son édifice fantasmagorique». Ce n’est qu’à sa mort que sa fille pourra, enfin, raconter l’emprise destructrice : cinq ans d’écriture, puis ce premier livre pour exorciser ce passé, croyait-elle.

    Fin de l’histoire ? «Elle a très vite soupçonné que le happy end était du toc». Alors, si Silvia Ricci Lempen reprend aujourd’hui la plume autobiographique, c’est car aucun de ses romans n’est parvenu à «briser le sort de la tristesse», et surtout car «le corps n’oublie pas» ni le cerveau, marqué au fer rouge de la violence, fût-elle morale. Et de recomposer ici la longue traversée de «la nuit de la médecine», cette zone aveugle psychosomatique où défilent , entre mille remèdes et Comprimés Miracle à l’efficacité variable, un docteur hypnotiseur, quatre psys, une «dolorologue» : « Pourvue qu’elle ne me conseille pas de m’inscrire à un cours hebdomadaire d’aquagym».

    Nul dolorisme pourtant, dans cette chronique de la souffrance, hantée par l’impossibilité de s’en libérer. Car c’est un parcours littéraire qui s’entrelace à la litanie des symptômes, dévoilant les coulisses intimes d’une œuvre remarquable, mais témoignant aussi de la difficulté d’affrimer une voix féminine dans un Milieu Littéraire que l’écrivaine décrit , avec majuscules de rigueur, en coterie patriarcale.

    Faire œuvre dans le rétroviseur, en exhumant notes, souvenirs, manuscrits et agendas anciens, c’est toujours risquer le radotage à vocation apitoyante. Or ce Mal de fer impressionne par sa tenue littéraire : sa construction fragmentaire pour mimer les errements du temps, et cette «sorte de baroquisme» que déplorait, peu amène, Monique Laederach dans les pages de La Liberté en 2000, mais qui régale ici par ce ton d’humour amer, ses jeux sur la focalisation, cette métaphorisation constamment imaginative.

    Livre sans happy end cette fois, sans véritable fin d’ailleurs. Mais porté par cette superbe ambivalence d’une écriture qui, désormais consciente de ne libérer ni de guérir d’aucune douleur, semble toutefois portée par l’espoir de la conjurer – peut-être.

    Thierry Raboud

Presse

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Entretien avec Silvia Ricci Lempen sur QWERTZ, RTS Culture, 18 décembre 2025.